
J’aimerais partager avec vous une anecdote qui m’a appris une leçon intéressante.
J’ai écrit une nouvelle à chute pour le Livre de Poche Jeunesse (« Nouvelles Contemporaines, Regards sur le Monde » parues hier !).
Dans une nouvelle à chute, vous l’aurez deviné : c’est la chute qui donne toute sa dimension à l’histoire. Si elle est médiocre ou que le lecteur ne la comprend pas, l’écriture a beau être jolie, la nouvelle tombe à plat. Cette chute doit être révélée dans les dernières lignes de la fin, en quelques mots simples – sinon ce n’est plus une chute, c’est un glissement un peu mou vers un matelas molletonné. Le lecteur adore tomber de haut.
Donc j’étais au travail sur ma chute. Je lus et relus, peaufinai et re-peaufinai pour qu’elle ait cet air d’arriver sans effort, claire, simple, évidente. Je vérifiai le reste de la nouvelle pour m’assurer que les indices étaient bien camouflés, que le lecteur serait correctement induit en erreur avant la révélation finale. Tout au long du processus, une petite voix me disait que ma chute n’était pas assez compréhensible, alors je recorrigeai pour produire enfin à une version où – selon moi – elle arrivait même un peu avec des gros sabots.
C’est en général à ce moment-là que j’ai besoin de l’avis des autres, alors je demandai à mes parents de lire ma nouvelle. Ils louèrent la subtilité des sentiments et le raffinement de l’écriture (merci, merci), relevèrent quelques incohérences, des erreurs de temps, une coquille ici, un mot bancal là. La fin ? Ah oui, oui, la fin est très bien, toute la nouvelle est très bien. On en discuta beaucoup, c’était sympa. Ce n’est qu’au bout de 30 minutes de conversation que je réalisai qu’ils n’avaient pas saisi la chute.
Non pas qu’ils n’avaient pas voulu me le dire : ils pensaient réellement que la (fausse) fin était juste. Ils avaient lu dans mon texte un scénario différent de celui que j’avais écrit – un scénario qui contenait d’ailleurs de grosses incohérences. Mais ils avaient comblé ces trous dans l’histoire et finalement, ce qu’ils avaient compris était tout à fait acceptable. J’étais assez sidérée, mais finalement – comment savoir que quelque chose manque ?
Quelle leçon à tirer de cet épisode ? Un lecteur/correcteur professionnel aurait tout aussi bien manqué la chute, mais la différence est qu’il/elle aurait immédiatement questionné ces incohérences. Alors, doit-on faire lire nos œuvres à nos proches/amis/collègues ?
Il me semble que c’est essentiel. Comme je l’ai dit dans mes billets précédents (voir billet Pourquoi mon éditeur est allemand), un auteur ne connaît jamais vraiment la qualité de son manuscrit. Mon rêve serait d’avoir trois ou quatre lecteurs/correcteurs professionnels à mon service. Ce qui équivaudrait à payer quelques dizaines de milliers d’euros par manuscrit, on comprendra donc que je préfère demander à mes amis ou parents.
Mais c’est là que le bât blesse. Le problème fondamental lors de cet exercice est qu’il y a un éléphant dans la pièce : la sensibilité de l’auteur. Soyons honnêtes, on meurt toujours d’envie d’entendre que « cette nouvelle est très bien oui, oui, 20/20 ». Et l’ami à qui vous faites lire votre manuscrit est tout à fait conscient qu’il est en terrain miné. (Lire à ce sujet « Je ne lis que les auteurs morts », une petite nouvelle très drôle de Marie-Florence Gros ). Il craint de ne pas trouver le compliment juste ou – pire ! – de se faire attraper en flagrant délit d’hypocrisie.
Ajoutez à cela un autre pachyderme dans le salon : la sensibilité du lecteur lui-même. Est-il à la hauteur, intellectuellement et émotionnellement, pour juger du travail d’un écrivain ? Et ne pensez pas, comme cela a été le cas pour moi pendant longtemps, que seuls les auteurs en herbe, tremblants dans leurs bottes du manque de confiance en soi et avides de caresses dans le sens du poil, faisaient appel à l’opinion de leurs proches. Ken Follett par exemple, en fait une part intégrale de son modus operandi (lire sur son site ses techniques d’auteur : http://www.ken-follett.com/masterclass/index.html).
Comme on l’a vu, faire lire son manuscrit est une chose. Récolter les connaissances nécessaires qui permettront d’améliorer un texte est une autre – car finalement, c’est cela, le but de l’exercice. Dans ce sens, l’expérience de « Dernier Tour » a été pour moi révélatrice. A présent, dès que je fais lire mes œuvres à mon entourage, j’ai un truc : un questionnaire.
Chaque histoire donnera naissance à un questionnaire différent. (Bien entendu, le questionnaire n’est pas forcément un QCM dactylographié en 3 exemplaires – dans mon cas, c’est un pense-bête élaboré pour la discussion informelle post lecture). L’idée est d’être suffisamment précis pour pouvoir aller au cœur de ce que le lecteur a compris de l’histoire. Insister sur les chapitres/personnages qui nous donnent le plus de fil à retordre est important – mais il est aussi utile de couvrir tout le reste : plus d’une fois un lecteur a tiqué sur des passages qui me semblaient limpides.
Avoir sous la main un « lecteur privé » est une ressource considérable et il me semble que le questionnaire permet d’utiliser au maximum son potentiel. Mais parce que la lecture de notre manuscrit à l’état brut est aussi une immense faveur que nous font nos amis et famille, le minimum que nous pouvons faire est de leur éviter de se gratter la tête pour trouver le superlatif qui nous plaira et le bon ton pour le dire.
Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com
(Photo Cyril Delettre)


Un très joli billet, que j’ai trouvé très émouvant… je suis de toute façon toujours émue quand on parle des relations filiales, c’est un thème très riche
Le tout combiné à votre métier d’écrivain et voilà donc un article très plaisant à lire.
PS : Je m’inscrirais volontiers au poste de « lecteur privé » -ne faisant pas partie de la famille-
Bonjour,
La Fondation Bouygues Telecom est organisatrice du Prix Nouveau Talent dont Madame Vermalle est la lauréate 2009 pour son premier roman, L’avant-dernière chance.
Pour répondre à vos questions :
- Dans notre règlement, il est indiqué que le manuscrit doit comporter un nombre total de signes (espaces et ponctuation inclus), compris entre 250 000 et 450 000 signes. Votre manuscrit respecte donc ce critère.
- Votre manuscrit semble répondre à la thématique.
- Nous recevons envirron 80 manuscrits chaque année. Les refus ne sont pas accompagnés de conseils de réécriture. Quant au manuscrit lauréat, c’est le travail de l’éditeur que d’accompagner l’auteur et d’échanger avec lui sur le texte pour éventuellement le retravailler.
- Enfin, le règlement indique que l’auteur lauréat signera un contrat d’édition avec la maison partenaire du Prix Nouveau Talent pour son premier roman. Ce qui signifie qu’il ne doit pas avoir signé de contrat d’édition pour un roman avant. Si entre temps vous trouvez un éditeur, vous ne serez plus éligible pour le Prix Nouveau Talent.
J’espère avoir répondu à vos interrogations et vous souhaite une bonne soirée.
Cordialement,
Dorothée
Madame Vermalle,
J’ai rencontré samedi matin, Franck Delamer, juriste de la fondation. Il m’a présenté le concours que vous animez et faites vivre sur ce site Internet. Il s’avère que j’ai écrit mon premier roman. J’ai lu avec attention les conditions de participation et j’ai quelques questions à vous soumettre.
- mon roman fait 420 000 caractères y compris les blancs et espaces,
- il ne traite que de la communication, verbale et non verbale,
- Il y a une très haute dose de nouvelles technologies dans cette histoire
Alors, les questions allez-vous me dire.
Je ne me sens pas le coeur de le réécrire pour entrer dans les conditions du 250 000 à 300 000 caractères, est-ce grave ?
Je suis à la recherche d’un éditeur, vous vous en doutez, comment cela se passe t-il si entre-temps j’en trouve un ?
L’histoire se passe dans le monde des particules et de la physique quantique, si le jury trouve l’histoire intéressante mais le contexte trop compliqué, y a t-il des conseils de réécriture ou le roman est-il accepté ou refusé tel qu’il est ?
Voilà, j’espère obtenir de vous quelques éclaircissements.
Au plaisir de vous lire.
Luc Masson