
Avant d’être publiée, avant même d’avoir fini la rédaction de mon premier roman, je passais mon temps à lire des autobiographies d’auteurs ou des guides style « Comment devenir écrivain ». J’y cherchais toujours la même chose, quitte à sauter des chapitres entiers pour aller directement vers le sujet qui me titillait, à savoir : comment ont-ils fait pour être publiés ?
Contrairement à ce que promettaient les couvertures, je n’y trouvais jamais de réponse précise, mathématique. La soi-disant recette du succès était toujours vague à l’extrême, une version plus ou moins cuite du même refrain : « Ecrivez le meilleur ouvrage possible et ensuite, allez trouver les éditeurs ». Hmm. Un peu court, jeune homme.
Entendons-nous bien : se lancer dans l’écriture de 200 pages d’une histoire qui fascine et séduit le lecteur, qui le propulse dans un univers original et cohérent et le touche jusqu’au plus profond de son cœur pour lui offrir une expérience qui colorera sa vision de l’humanité, c’est un peu se taper l’ascension L’Everest. Mais quand en plus, la récompense au sommet est une longue traversée du désert pour espérer accéder à ce lecteur pour qui on a sué sang et eau, on excusera les accès de léger découragement.
Bien sûr, on dit que les auteurs devraient se satisfaire du plaisir d’écrire et que l’ambition d’être lu est purement narcissique. C’est vrai, le sentiment lorsqu’on achève un manuscrit est un triomphe personnel. Similaire, j’imagine, à celle du pianiste débutant qui arrive enfin à jouer une suite de Chopin, ou au peintre qui met la dernière touche à un tableau. Mais comme on trouve naturel qu’un artiste souhaite être exposé et un musicien entendu, il me semble tout à fait juste qu’on accorde à un auteur la vanité de vouloir être lu.
Malheureusement, depuis cinq siècles, le seul moyen viable pour un auteur d’être lu au-delà de son cercle familier, est de s’associer avec un éditeur. Seule la maison d’édition peut ouvrir la porte sur le vaste monde, ses libraires et ses lecteurs ; le hic, c’est qu’il y a du monde aux portillons : Gallimard reçoit chaque année près de 6 000 manuscrits pour n’en publier que 900. La proportion chez le Seuil est de 5000/700. Les éditeurs vous diront que 80% des manuscrits sont irrémédiablement mauvais. 20% alors, seraient bons ? Mais alors, si Gallimard n’en prend que 15%. Qu’arrive-t-il aux 85% autres ? Chacun sait que J.K. Rowling a vu son Harry Potter être refusé par douze éditeurs. La détermination des auteurs, même quand on croit à son manuscrit, a des limites : et si elle avait laissé tombé après ce 12ème refus ? Combien y-a-t-il de chefs d’œuvre dans les tiroirs ?
Les histoires sont à crever le cœur, certes, mais telle est la terrible réalité du monde du livre : les éditeurs ne peuvent pas les prendre tous, alors ils doivent choisir. Voilà pourquoi, comme beaucoup d’autres, je passai des heures à chercher, en vain, la formule magique, le « calligraphiez le 4ème chapitre à l’encre violette infusée de poils de chèvre naine, écrivez à l’envers le 5ème mot du 3ème paragraphe en partant de la fin et mangez des ananas pourris avant d’aller poster votre manuscrit et vous serez publié. » Mais non, rien.
Jusqu’au 7 octobre dernier. La recette simple, inratable, parfaite, elle était là, alors que je ne la cherchais plus. Tombée non pas du grimoire d’un alchimiste mais de Silicon Valley.
Amazon venait d’annoncer la création de la plateforme d’auto-édition KDP sur son site français. Vous avez un roman tout prêt ? En quelques clics et sans aucun apport financier, Amazon permet à votre roman d’être accessible à des dizaines de millions de lecteurs francophones. Pas seulement Amazon : Apple, Google, fnac.com, etc.. Et pas seulement en France, mais dans plusieurs pays d’Europe et aux Etats-Unis. Et pas seulement à ceux qui ont une liseuse digitale, mais à tous ceux qui ont une connexion internet.
Trop beau pour être vrai ? Oui et non. Non, parce que… c’est tout simplement vrai. Le modèle du « self-publishing » est en opération depuis quelques années aux Etats-Unis, assez longtemps pour qu’on en ait constaté les avantages autant que les limites. Résultat : les auteurs américains en sont fous, certains ont déjà amassé grâce à elle fans et fortune (voir mon billet sur l’auto-édition ici : xx). Imaginez : ce soir vous serez publié. Juste au cas où vous n’auriez pas saisi complètement l’énormité de la chose, répétons-le ensemble : ce soir, mon roman sera publié.
Mais oui, trop beau pour être vrai parce que l’auto-édition reste la petite porte. La grande porte, c’est-à-dire l’édition traditionnelle, est toujours la seule qui puisse faire espérer (ne pas confondre avec garantir) à un écrivain une véritable carrière. Combien de temps cet état de choses durera est une autre affaire, mais malgré les révolutions qui font rage dans le monde du livre et les droits d’auteurs alléchants proposés par les sites de self-publishing, les maisons d’édition ont probablement encore de beaux jours devant elles.
Autre inconvénient de cette petite porte : même si le lecteur se réjouit de l’arrivée sur le marché des centaines de ces chefs-d’œuvre ignorés, il est d’ores et déjà submergé par le tsunami des « 80% de très mauvais » qui bientôt pourraient être des dizaines, voire centaines de milliers. En d’autres termes, pour qu’un roman en auto-édition sorte du lot, il va falloir bosser.
Mais voilà justement toute la beauté de l’auto-édition. Car à présent, inutile de gâcher son énergie en nœuds au cerveau sur le pourquoi et le comment de la publication. C’est plié, négocié, plus la peine d’y revenir. Plus de traversée du désert, les lecteurs attendent patiemment au sommet. Vous serez lu.
Ce qu’il suffit de faire à présent, c’est de se concentrer sur l’essentiel : réaliser sa vocation d’écriture, aller au bout d’un manuscrit et le bichonner jusqu’à ce qu’il devienne une flamme dans l’œil du lecteur. En gros, « écrire le meilleur ouvrage possible ». Marrant, j’ai déjà entendu ça quelque part.
La morale de cette histoire : à vos plumes !
Retrouvez Caroline Vermalle sur son blog : www.carolinevermalle.com
(Photo Cyril Delettre)

