Chroniques

Les nouvelles du lundi de Marie-Florence Gros

Tous les lundis (ou presque) Marie-Florence Gros, écrivain, se propose de nous faire partager une petite anecdote. Les Pièces de Salon sortent tout droit des journées passées sur les Salons littéraires : des rencontres qui l’ont fait sourire, qui l’ont émue. Les Pièces de Passage sont des moments de voyage, les Pièces de Studio des moments liés à la musique ou aux enregistrements…Tous ces moments sont vrais, elle nous les livre comme elle les a vécus…

 

Pièce de Salon, 4. Nuit. (suite de Châteauroux avril 2010)

Monsieur regarde le livre avec intérêt. Madame regarde ailleurs. Monsieur me dit « Je le prends ». Madame se retourne « Tu ne vas tout de même pas acheter tout ce que tu vois ». Monsieur proteste « Jusqu’à présent je n’ai rien acheté ». Madame hausse les épaules. Monsieur persévère dans son choix et dans la bonne humeur. Ils s’en vont. Le soir est là. La journée a commencé tôt.

Flan de foie gras, nuage de betterave. On est bien reçu, à Châteauroux. Pourvu que le dessert arrive à temps. On va venir me chercher pour la lecture publique à 21 heures. Le chocolat va être bon, je le sens, je l’attends. Il est là. Je cueille du bout du doigt les miettes sucrées dans la grande assiette blanche.

Nous sommes dix à lire nos textes, l’un après l’autre. A une heure, je suis la dernière. Mon éditrice m’accompagne, malgré l’heure tardive. Dernier verre, derniers rires. Demain, il faudra se lever. Demain on verra.

On rentre… Bonsoir bonsoir. Bonne nuit bonne nuit.

J’arrive devant ma porte, soulagée de dormir dans cet hôtel : dans l’autre, les heures s’effilochent, incertaines, entre karaoké et couvertures douteuses. Je sens déjà l’eau tiède et la mousse couler sur ma peau, dans une minute… dans deux. Les chambres viennent d’être refaites. Tout est beau, tout est neuf. Je glisse la carte dans le mange-carte qui la recrache avec un clin d’œil rouge furieux…

Je réitère. Même réponse. 26, c’est bien ma chambre, close.

A une heure et demi du matin, le fauteuil rouge du réceptionniste est vide, l’interphone muet. Reste un numéro de téléphone…Une voix assoupie. « Vous ne pouvez pas entrer ? C’est que j’habite loin. Vous voyez le fauteuil rouge ? Asseyez-vous ! Dans le meuble au-dessus de vous, le coffre en métal, ouvrez, prenez la carte, c’est le double de mon pass, elle ouvre tout, bonne nuit. »

Ouf… La salle de bain, enfin. La douchette en main, j’ouvre le robinet à fond. Le ciel me tombe en cataracte glacée sur la tête. La poire au plafond est aussi généreuse qu’inattendue.

L’hôtel est bruyant : à cette heure, utiliser le sèche-cheveux est impensable.

Je me glisse dans mes draps, trempée, poursuivant en songe une pensée qui se défile, les mille et un usages de cette carte qui me donne accès à toutes les chambres et dont je ne trouve plus rien à faire que rêver d’absurdes plaisanteries inassouvies, pour une courte nuit, trop courte.

Pas si courte, finalement : le réveil téléphonique non plus n’a pas fonctionné.

 

Marie-Florence Gros voit son premier roman, Tout contre, publié aux Editions Héloïse d’Ormesson en février 2010. Parolière depuis quinze ans pour des artistes francophones, français et québécois, elle est aussi interprète. Originaire des Cévennes, elle a vécu au Portugal avant de revenir à Paris où elle vit aujourd’hui.

Retrouvez la sur son site internet : www.marieflorencegros.com

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